R2DS Île-de-France

Réseau de Recherche sur le Développement Soutenable

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Science, fabrication des futurs, développement durable

Coordination : DAHAN Amy - Centre Alexandre Koyré - MSH

Objectifs scientifiques et problématique

Les années 1970 ont vu l’ouverture d’un débat sur la croissance et le caractère limité des ressources de la planète, lancé par le Club de Rome. Vingt ans plus tard, l’alerte sur l’effet de serre, la crise écologique et l’émergence de la notion de développement soutenable ont relancé puissamment des efforts de production des images du futur. Cette relance s’appuie notamment sur une nouvelle génération de modèles intégrés et de « scénarios » socio-économiques à l’horizon 2050 ou 2100, qui entrent dans les simulations numériques du futur tout en fonctionnant largement comme des boîtes noires. Cette relance soulève des questions éthiques et économiques nouvelles, relatives en particulier aux arbitrages entre générations éloignées. Simultanément des analyses multiples, plus ou moins prophétiques (avènement d’un capitalisme cognitif, dématérialisation de l’économie..) accompagnées de diverses utopies technologiques (civilisation de l’hydrogène, cybermonde…) fleurissent et proposent des visions globales alternatives et unifiées du futur. Toutes ces « fabrications » s’inscrivent dans des imaginaires techniques et culturels et dans des visions géopolitiques globales qui restent tacites.

Tout ceci se situe à un niveau très global. Or, la problématique du développement soutenable se caractérise par une articulation, encore mal maîtrisée, du global et du local. Et les fabrications du futur autour du développement soutenable mobilisent non seulement des visions du monde, des visions sur le futur des techno-sciences et leur rôle social, mais aussi des visions sur les modes quotidiens de vie et de transport, des conceptions des communautés urbaines et du comportement citoyen ...

La conviction qui fonde ce projet de recherche est qu’il paraît plus que jamais nécessaire :

  • 1) d’analyser de manière critique les divers outils méthodologiques de fabrications de ces futurs ;
  • 2) d’étudier les fonctions sociales et performatives des représentations de l’avenir ;
  • 3) d’envisager une mise en scène qui mette en lumière leurs enjeux sociaux et politiques, et qui permette le débat démocratique et la décision.

Puisque penser globalement, agir localement, pourrait être le moteur du développement soutenable, les équipes conjuguent, dans les recherches, des approches sur des questions précises et concrètes et des réflexions amples et générales, à savoir, intervenir aux deux niveaux, le local et le global.

Les équipe de recherche associe des historiens, philosophes et sociologues des sciences et des techniques ; des scientifiques praticiens de modélisations dans le domaine du changement climatique, de la prospective énergétique et économique, et des transports ; enfin des chercheurs en sciences de l’information et de la communication.

L’objectif est de conduire des recherches autour de trois thématiques principales (liées à nos compétences et aux recherches antérieurement menées) :

  • les aspects méthodologiques et réflexifs des fabrications des futurs, en particulier celle du développement durable ;
  • les aspects proprement communicationnels autour de cette question ;
  • les enjeux politiques, de démocratie technique et de débat public qui y sont associés. Evidemment, ces trois thématiques sont très interdépendantes mais pour des raisons de clarté, nous les présentons successivement.

Aspects méthodologiques et épistémologiques

Trois sujets sont envisagés :

  • poursuivre l’étude réflexive et critique, déjà entamée, des divers outils méthodologiques mobilisés dans les fabrications du futur : les scénarios SRES produits par le Groupe Intergouvernemental d’Etude du Climat, les hypothèses tacites de la modélisation globale, ( du point de vue des rapports Nord-Sud, des relations entre le local, les régions et la mondialisation) en s’attachant à une mise en perspective historique depuis les années 1970 : le rapport du Club de Rome, les rejets violents qu’il a pu susciter, les projets et la rhétorique de l’écologie politique, le recensement de ses points aveugles, et surtout le traitement du thème du catastrophisme. Il sera central de se focaliser sur la production des images du futur climatique (prévisions et projections), sur le statut des scénarios et leur rôle, du côté des diverses communautés scientifiques engagées (physiciens, économistes,..) et de manière plus diffuse du côté des politiques ; nous intéresserons également à la réception de ces images dans l’opinion publique.
  • revisiter le « passé du futur » : le progrès technique, l’aménagement, les transports. L’ère de la « prospective » (à long ou même très long terme) est advenue après les années 1950-70 de la prévision et de la planification. Il s’agit ici de revisiter les différentes étapes de la prospective telle qu’elle s’est développée depuis trente ou quarante ans avec un examen des discours passés, une mise à plat des « utopies » techniques, des dispositifs matériels prévus (schéma directeur de l’Ile de France par exemple) et une confrontation avec les réalités advenues, pour comparer ce passé récent de la prospective à la rhétorique et aux pratiques mobilisées aujourd’hui autour du développement durable. Seront revisitées les visions prospectives dans l’aménagement du territoire, des modes de communications et de transport et passer en revue les collections d’ouvrages et les revues, les lieux institutionnels consacrés à la “futurologie” (De Jouvenel, Futuribles etc..). pour finir, il conviendra d’explorer les points aveugles importants dans les futurologies récentes.
  • examiner les méthodes (formelles et pratiques) des différentes disciplines (économie, sociologie, prospective technologique,...) dans leur prétention à traiter du futur et explorer en quoi certaines d’entre elles, ainsi que des champs interdisciplinaires, sont bouleversés et reconfigurés par la notion de développement durable.

La communication autour du futur et du développement durable

Diverses communautés scientifiques ou épistémiques construisent des représentations du futur (futur global et futur de la ville), en particulier celles autour de son développement soutenable, en s’appuyant sur leurs disciplines, leurs savoirs ou savoir-faire communs. La planification du développement du milieu urbain par les administrations et les cabinets conseil repose par ailleurs bien souvent sur des documents de travail incorporant des images attractives, des maquettes sophistiquées. Les collectivités locales accompagnent le renouvellement des surfaces construites par des campagnes de communication. Les médias de masse, les industries participent également à cette énonciation en recourant à la fiction et aux techniques marketing et publicitaire.

Le premier objectif est de travailler avec des équipes des sciences de l’information et de la communication autour de ce qui pourrait être la promotion de la ville idéale par ces différents acteurs.
Ce travail consisterait à faire apparaître notamment que c’est là une activité de longue date, qu’il est possible d’en identifier les spécificités selon une périodicité, et que les différentes visions mises en avant jusqu’à ce jour ont alternativement valorisé et culpabilisé le citadin quant à son mode de vie.

Par ailleurs, l’Etat, les régions, les mairies s’associent pour sensibiliser le grand public à la nécessité d’assimiler les préceptes du développement soutenable, notamment sur les questions du transport et de l’habitat. Les études menées ces dernières années par l’ADEME au sujet des représentations sociales qu’ont les citoyens de l’effet de serre et du développement soutenable indiquent que ces politiques de communication produisent des effets considérés comme insuffisants au vu des enjeux.

Le second objectif sera d’étudier les différentes formes de communication persuasive menées au nom du développement soutenable appliqué en milieu urbain. La puissante expansion d’Internet et le développement incessant de ses usages nous semblent par exemple offrir à des acteurs non institutionnels la possibilité de dire à leur tour et de manière inédite de quoi demain sera fait et comment il est nécessaire de s’y préparer.

L’hypothèse selon laquelle l’émergence de ces médias alternatifs au côté des médias traditionnels polarise maintenant les processus d’énonciation du futur sera donc aborder. Il sera également mis e, évidence l’importance jouée par les « micro acteurs », les collectifs agissant localement en recourant à des modèles de production directe (weblog) ainsi que des formes fréquemment renouvelées d’expressivité (la numérisation facilite par exemple l’invention de nouvelles imageries) dans cette mutation de l’accréditation.

Le travail deux aspects qui se développent parallèlement, tout en se renvoyant dos à dos :

  • 1) le thème du catastrophisme ( par rapport à l’avenir) qui semble en ascension ;
  • 2) les accusations de prophéties de malheur qui sont associées à toutes prospectives d’épuisement des ressources (notamment énergétiques..). Nous nous proposons de mettre les questions du changement climatique, de l’épuisement des ressources, du développement durable et de la rhétorique à laquelle il donne lieu, au centre de recherches sur les formes nouvelles d’information et de communication, pour analyser les disparités de prises de conscience des groupes humains dans ce domaine.

Fabrications des futurs, Expertise et Démocratie

Il convient de combiner l’étude d’une ou deux questions concrètes (transports, urbanisme) et une réflexion plus globale sur les conceptions de démocratie qui peuvent être imaginées. Ainsi, les transports (en Ile de France) pourront constituer l’une des thématiques d’analyse privilégiées. Tout à la fois indispensables au fonctionnement économique, importants émetteurs de nuisances et porteurs d’enjeux forts de démocratie participative, ils constituent l’une des sphères principales de construction d’un discours politique relatif au développement soutenable. Présents à de multiples échelles temporelles (du court terme de l’exploitation des réseaux urbains au très long terme des grands projets d’infrastructures) et insérés dans les sphères de compétence de (quasiment) tous le niveaux institutionnels, ils interrogent de façon directe le passage des discours aux mises en oeuvre. Ils soulèvent les problèmes d’acceptabilité sociale et de communication politique.

Jusque dans les années 1970, la science était considérée comme le moyen principal, sinon unique, d’améliorer le sort de l’humanité, bien que cette croyance se soit accompagnée d’un manque de confiance croissant en sa capacité à contrôler les conséquences du progrès. Les diverses disciplines scientifiques, notamment l’économie, contiennent une image implicite du futur, généralement une image de promesses. Les équipes étudieront l’impact de ces représentations dans l’éventail des choix politiques, leur mobilisation dans diverses arènes de négociation et de décision ; l’impact de ces promesses sur les discours sociaux, économiques et éthiques, et sur la décision politique, enfin mesurer la distance des promesses aux réalités qui sont advenues.

Le développement soutenable est un « objectif », voire un « idéal », qui combine le géopolitique global et la mise en œuvre locale. Comment s’articulent les différentes échelles régionale, nationale, européenne, et internationale, à son propos ? C’est bien parce que le caractère du changement climatique global ne se traduit pas directement en modifications locales bien identifiées, qu’il est difficile de définir des niveaux d’action locales efficaces. Comment trouver les formes d’agrégation et de médiation du civisme citoyen, prôné en général par les mouvements écologistes, avec des mesures et des actions politiques collectives. La question de l’adaptation et politiques globales.

Ces trois thématiques interdépendantes sont elles-mêmes liées aux grandes thématiques du projet général et bénéficieront d’interactions constantes avec les autres chercheurs impliqués, en particulier du CIRED et de l’ENPC , dans le prolongement des interactions engagées au cours du projet Modélisation, Simulation et Gestion des Systèmes Complexes(2003-2005)

Attendus

S’appuyant sur des recherches individuelles, un séminaire mensuel sera organisé avec pour objectif :

  • d’organiser un colloque fin 2007 ;
  • d’aboutir à des publications de niveaux de spécialisation et d’ampleur variés, tant sur des questions précises (transports, communication etc) que de portée globale ;
  • d’organiser un séminaire d’échanges, avec les responsables politiques de l’Ile de France qui le souhaiteraient, orienté sur la pertinence pour des décideurs politiques résultats de ces recherches.

Equipes et partenaires

- Centre Alexandre Koyré (CNRS-EHESS-MNHN) : spécialité histoire, sociologie, épistémologie des sciences contemporaines

  • Amy Dahan Directrice de Recherche CNRS (Histoire des Sciences)
  • Michel Armatte Maître de Conférence Paris – Dauphine
  • Hélène Guillemot Doctorante (en fin de thèse)
  • Elodie Vieille-Blanchard Doctorante
  • Hubert Kieken Ingénieur X-Engref, Doctorant (soutenance 2005)
  • Cired (CNRS-EHESS) : économie, développement, expertise politique
  • Pierre Matarasso Ingénieur de Recherche (Domaine Prospective Energétique
  • Venance Journé Chargée de Recherche CNRS

- LATTS (Ecole Nationale des Ponts et Chaussées) aménagement du territoire, transports

  • Kostas Chatzis Chercheur
  • Vincent Guiguenno, Ingénieur X-ENPC, Enseignant chercheur à l’ENPC
  • Georges Ribeill Chercheur à l’ENPC
  • Laëtitia Dablanc (Chercheur, Institut national de recherche sur les Transports et leur sécurité)
  • Laboratoire Sciences de l’Information et de la Communication de Paris 13
  • Emmanuel Paris, Maître de Conférence, LABSIC (Laboratoire Sciences de l’Information et de la Communication de Paris 13)
  • Dominique Carré, Professeur des universités, LABSIC (Laboratoire Sciences de l’Information et de la Communication de Paris 13)
  • Anne Gagnebien (doctorante). LABSIC (Laboratoire Sciences de l’Information et de la Communication de Paris 13)